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Comment
exister dans un ordre sociopolitique qui s’appelle la nation – même
de cette existence mineure, accidentelle, inessentielle, toute
chétive, étriquée, mutilée qu’on accorde aux immigrés – sans
exister politiquement ? sans avoir une identité civile, de
jure ?
Il faut la complicité du politique et de la politesse pour
opérer pareille exclusion : du politique, parce qu’il assure le
monopole du politique exclusivement aux nationaux (surtout en
France, où citoyenneté et nationalité sont une seule et même
chose, l’une étant indissociable de l’autre); de la politesse ou
de la neutralité politique, qui est aussi une neutralité éthique,
parce qu’elle interdit à qui n’est pas du lieu (i.e. le
non-national) d’intervenir dans la vie politique propre aux
maîtres de céans, toute intervention en la matière ne pouvant
apparaître que comme désordre, perturbation, voire subversion.
C’est la même cécité au politique qui fait qu’un phénomène aussi
fondamentalement politique que l’immigration – émigration de
citoyens d’un côté et immigration de citoyens ou de futurs
citoyens de l’autre – n’est jamais perçu et pensé comme tel,
tout au moins au moment où il s’accomplit. On se refuse même, de
part et d’autre, à l’envisager sous ce rapport, prenant de la
sorte le parti d’être toujours en retard par rapport à la
réalité du phénomène.
L’EXCLUSION POLITIQUE, FONDEMENT DE L’ORDRE POLITIQUE ?
À considérer toutes les formes d’exclusion dont l’ordre
politique s’est accompagné, on est en droit de se demander si
pareille exclusion ne constitue pas un des fondements mêmes de
cet ordre. L’exclusion sur la base de la nationalité n’est-elle
pas nécessaire pour l’existence de la nationalité et, plus
largement, l’exclusion politique d’un groupe social inclus dans
la vie politique n’est-elle pas nécessaire pour l’existence du
politique ?
Athènes et Sparte, dont on a fait des modèles de référence,
avaient chacune leurs hommes libres et, par opposition à ceux-là,
l’une ses esclaves (esclaves-marchandises) et l’autre ses
groupes d’hilotes (esclaves-conquis). Les républiques médiévales,
comme les cités-États médiévales ou les « thalassocraties » de
toute l’Italie, avaient aussi leurs citoyens, définis
par les arts auxquels ils appartenaient, la souveraineté
s’exerçant à travers ces arts, et leurs non-citoyens (les
campagnards, les contadini). Nos démocraties modernes, dans
leurs formes vraies et a fortiori dans leurs perversions (colonialisme,
apartheid et tous régimes négationnistes, fascisme, nazisme et
autres totalitarismes), n’échappent pas à la logique qui fonde
l’exclusion et la sujétion. L’immigré, le non-national de la
nation dont il est membre de fait (mais de fait seulement, et
non de droit), semble être la variante moderne, c’est-à-dire
atténuée, de ce que furent, en d’autres temps et d’autres lieux,
les assujettis aliénés de toutes les espèces.
Le
citoyen athénien ou romain, le pair de la cité de Sparte et le
citadin de la Florence ou de la Venise médiévales, le citoyen du
Reich hitlérien, l’homme « blanc » dans le régime d’apartheid,
le citoyen du « premier collège » dans le système colonial, le
national-citoyen de l’État-nation ont en commun d’être définis
comme des hommes « libres » pour lesquels la seule activité qui
vaille est la politique, dont ils ont le monopole. Par
opposition, l’esclave, le métèque, l’hilote, le « barbare », le
« paysan » (le contadino), ainsi que tous les nationaux ou
citoyens de seconde zone ou de seconde classe, et enfin
l’immigré ont en commun d’être exclus du politique en raison de
leur appartenance, de naissance, à quelque condition ou à
quelque univers qui les voue à constituer une classe
particulière : appartenance à la « mauvaise race » (les
nationaux du Reich hitlérien privés de droits politiques), à la
« mauvaise couleur » (les Noirs), à la « mauvaise caste » (les
colonisés, par exemple), au « mauvais ordre économique et
culturel » (l’immigré).
C’est aussi le cas pour le déporté et, dans une mesure à peine
moindre, pour la femme.
Le rapprochement entre toutes ces formes historiques, donc
inégales, de sujétion et d’exclusion plus ou moins totales du
politique ne manque pas d’éclairer utilement la situation
typique des immigrés sous leurs rapports au politique ou dans
leurs rapports à l’État. Faire partie ou ne pas faire partie de
la Cité, tel est aujourd’hui encore l’enjeu pour l’immigration.
La
défense des immigrés, l’amélioration de leur condition, leur
promotion sur tous les plans ne peuvent plus être assurées
aujourd’hui que si elles se situent délibérément et ouvertement
dans le champ politique, que si les immigrés eux-mêmes et,
surtout, leurs enfants s’y engagent directement et engagent leur
action dans la sphère politique.
Cette conviction se nourrit, pour une bonne part, des
transformations qui se produisent dans la morphologie de la
population immigrée, avec la généralisation de l’immigration
familiale qui fait de l’ancienne immigration, réputée de travail,
une immigration de peuplement. Les conséquences de cette
évolution sont la montée de la nouvelle génération, constituée
d’enfants de l’immigration, et l’arrivée sur le marché d’un
nouveau type d’immigrés en raison des transformations internes
aux sociétés d’émigration. Du fait de ces transformations, la
population immigrée cherche à imposer une définition nouvelle de
son statut. De partout et en toutes circonstances se profilent
des tentatives en vue de casser le carcan dans lequel on
enfermait les immigrés, conformément à la représentation que
l’on avait d’eux et que l’on se faisait du phénomène de l’immigration.
Cette conviction, il fallait la faire partager par les
intéressés eux-mêmes et, plus particulièrement, par leurs
enfants ; il fallait la retraduire en termes de lutte, en faire
une arme de combat.
UN COMBAT D’AVANT-GARDE
À quoi sert la revendication de la citoyenneté quand on n’a pas
la nationalité, voire quand on ne veut pas de cette nationalité ?
– cela, dans le cas des anciennes générations d’immigrés.
Ou alors, à quoi sert d’avoir une nationalité vide de tout
contenu réel, attribut abstrait, purement juridique ?
Est-ce que cela change quelque chose à ma condition ?
Voilà ce que disent et ce que se disent les jeunes de
l’immigration. Sans que rien ne vienne lever ces objections, les
choses sont allées extrêmement vite. Les idées et les attitudes
sous ce rapport se transforment rapidement, plus rapidement dans
la conscience et le système des comportements des populations
immigrées que dans l’opinion française, qui, globalement, reste
fortement et anachroniquement attachée à la représentation
qu’elle a de son ordre social, économique, moral, culturel, bref,
politique. L’indissociabilité de la citoyenneté et de la
nationalité est une chose naturelle, une chose-allant-de-soi au
point de ne pouvoir envisager, encore moins penser, le
contraire.
Il est vrai qu’en cela il n’est rien qui vienne l’aider à
opérer ce qui, pour son entendement politique, est une
révolution. Bien au contraire, tout le discours politique que
lui tient le haut monde politique ne fait que conforter les
certitudes de l’opinion française et la confirmer dans la
justesse de ses croyances en la légitimité et en la nécessité de
l’ordre politique actuel, le seul possible. Le seul fait d’envisager
le contraire est une hérésie et ne peut être que le travail d’hérétiques,
c’est-à-dire d’esprits subversifs ou d’agents de la subversion
qui attentent sciemment à l’ordre national.
Et proclamer le contraire est nécessairement le fait
d’hérésiarques de toutes natures, les uns appartenant à l’ordre
national – qu’ils minent de l’intérieur –, les autres assiégeant
ce même ordre, dont ils veulent l’écroulement de l’extérieur !
Reconnaissons
seulement qu’il est plus facile à la partie qui est en position
dominée, en position préjudiciable, de faire l’effort
d’invention pour concevoir et pré-voir (ou, prédire) quelque
ordre nouveau qu’à la partie dominante, qui a tout à gagner,
effectivement et fictivement, au statu quo. Aujourd’hui, la
revendication des « droits civiques », la revendication de
l’engagement politique au sens plein du terme et, par suite, du
déplacement sur le terrain proprement politique des luttes qui,
traditionnellement, étaient confinées
dans le seul espace concédé aux immigrés, à savoir les luttes
directement liées au travail et menées sous la bannière du
travail, est reprise un peu partout. De partout nous viennent
les illustrations de ce nouveau combat.
L’IRRUPTION DE LA JEUNESSE SUR LA SCÈNE POLITIQUE
L’expression « droits civiques » non seulement n’effraie plus
les immigrés mais, plus que cela, s’inscrit désormais dans leur
langage, dans leurs comportements. Elle est un thème de
ralliement ; elle est, à elle seule, tout un programme, un mot
d’ordre inscrit sur les pancartes, un emblème derrière lequel on
se regroupe. L’irruption sur la scène publique, donc sur la
scène politique, de la jeunesse de l’immigration, la maturité
politique dont elle apporte ainsi, précocement, l’éclatante
manifestation, le grand sens civique dont elle sait faire preuve
constitueront, à n’en pas douter, le fait essentiel de cette
décennie, l’avant-dernière du siècle.
Cela
marque une rupture. Si, à une jeunesse interdite de parole,
interdite de toute participation à la vie civile la plus
élémentaire – celle de la rue, celle du quartier, celle de l’école
ou de l’atelier –, il ne restait, dans un premier temps, que la
violence la plus violente pour répliquer à la violence légale
qui l’exclut de la vie de la Cité, s’il ne lui restait
paradoxalement que la violence pour pouvoir exister civilement,
cette même jeunesse ne cesse, depuis quelques années, d’apporter
la preuve de ce dont elle est capable. Elle sait, elle veut,
elle peut sortir du ghetto de la violence cyclique – violence et
contre-violence – dans lequel on l’a inconsidérément et
stupidement placée, dans lequel on l’a fait naître, on l’a fait
grandir, on l’a scolarisée au rabais, c’est-à-dire
analphabétisée ; dans lequel on l’a formée ou, mieux, « déformée »,
en lui ôtant tout espoir et toute raison de croire à la
formation.
Sans aucun doute, c’est là, au fond, la véritable signification
politique des multiples manifestations auxquelles nous assistons,
les unes trop « solennellement » spectaculaires, les autres plus
discrètes mais combien plus efficientes.
Il y a là motif à un grand espoir. Et si, d’aventure, quelque
esprit malin, quelque apprenti sorcier s’avisait de vouloir
berner cette toute jeune et toute récente espérance, la
détourner de la juste voie qui est la sienne, de vouloir trop la
séduire pour mieux l’abuser et en abuser, gageons qu’il lui en
coûtera fort cher.
À
ce vaste mouvement qui se déclenche au sein de la jeunesse de
l’immigration (que ces jeunes aient ou non la nationalité
française) et qui frappe par son dynamisme, son extrême
disponibilité, sa spontanéité, sa générosité et son dévouement,
la sincérité de ses convictions, son idéalisme (parfois teinté
d’un certain angélisme), quel langage tenir ? Quelle réponse
donner à l’angoisse et à l’espérance de tous ces jeunes qui
demandent à être rassurés, rassurés sur eux-mêmes et sur le sens
de leurs initiatives ? Est-ce folie ? Est-ce simplement un jeu,
mais un jeu terriblement cruel s’il ne devait être suivi d’aucun
effet ? Est-ce un cérémonial d’expiation ? Le résultat
final
dépendra de la manière dont tout ce discours en actes que sont
toutes les manifestations publiques sera entendu par l’opinion
et, plus spécialement, par la classe politique.
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